6 fois Anna Akhmatova

Umberto Eco a dit que traduire, c’est ‘dire presque la même chose‘.

Il parlait de l’opération de transformation (donc d’altération) d’un texte d’une langue source vers une langue cible. Mais c’est valable aussi lorsqu’elles diffèrent entre elles, comme c’est le cas pour les six traductions françaises du Requiem.

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Portrait d’Anna Akhmatova par Nathan Altman, 1914. Musée russe de Saint Petersbourg.

Presque est un mot qui invite les nuances. Voici cinq (plus une, faite en public) traductions françaises des deux premiers poèmes du Requiem d’Anna Akhmatova .

Pour commencer, écoutons Tzveta lire ces deux poèmes en français (dans la traduction de Jacques Burko, édition de la Différence) et en russe.

Tzveta est bulgare, et dans la Bulgarie communiste où elle a grandi, le russe était la langue de l’école. J’ai aussi appris que l’alphabet cyrillique y avait été crée et adopté, dans la foulée de la conversion de l’empire bulgare à la foi orthodoxe. Depuis 1863 (1000 après l’invention de l’alphabet), le 24 mai est un jour férié pour les bulgares : ils célèbrent leur écriture, langue et culture.

Le texte original

La version russe figure dans 3 des 5 éditions françaises : Interférences, Orphée et Minuit. On pourrait penser que la présence du texte original en poésie est une norme, mais c’est loin d’être le cas.

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Le Requiem, ce sont des poèmes écrits sur des morceaux de papiers et détruits quelques instants après.

Comment sont-ils parvenus jusqu’à nous ?

La technique m’a fait penser à Fahrenheit 451 (si vous ne voyez pas le rapport, c’est le moment de mettre ce classique dans votre liste de livres à lire avant de mourir) :

Akhmatova lisait le poème tout juste écrit à la personne de confiance présente à ces moments là. Cette personne mémorisait le poème, puis Akhmatova brûlait le papier. Ce n’étaient pas des précautions exagérées : pour ce qu’elle écrivait, Akhmatova risquait l’emprisonnement, la déportation ou l’exécution.

Des années après, les dépositaires des poèmes trouvèrent le moyen de les rassembler pour être édités en Suisse, à l’insu d’Anna Akmatova. Elle a quand même pu relire cette première édition et y apporter quelques modifications.

5+1 versions françaises

Lisez, comparez, et choisissez celle que vous préférez (elles sont présentées de la plus récente à la plus ancienne). Si vous avez suffisamment de connaissance en russe, pourquoi ne pas vous essayer à l’épreuve de traduction ?

La traduction d’Henri Deluy en 2015 (Al Dante)

En fait, Henri Deluy a déjà traduit le requiem à deux autres reprises, en 1994 (éd. Fourbis) et 1999 (éd. Farrago) mais ces deux éditions sont aujourd’hui épuisées.

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La traduction de Jean-Louis Backès en 2007 (Gallimard)

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La traduction de Sophie Benech en 2005 (Interférences).

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La traduction (partielle) de Jacques Burko en 1997. (Orphée, La Différence).

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La traduction de Paul Valet en 1966 (Minuit).

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La traduction d’André Markowicz

La sixième traduction est celle donnée par d’André Markowicz lors sa lecture-récital du Requiem à Strasbourg, en septembre 2015. (festival Bibliothèques Idéales). Sans jamais alourdir la lecture, ses brèves explications ont conféré plus d’émotion au texte. Il y a eu plusieurs moments où le public, moi y compris, a eu le souffle coupé par la puissance des mots et de leur implication.

Elle n’est pas publiée, puisque c’est une tentative de traduction improvisée, « orale et destinée à le rester ». Mais pour donner une petite idée de cette performance en temps réel, il faut lire sa chronique du 14 décembre 2015. J’ai eu l’impression de me trouver dans l’atelier du traducteur en plein travail, à le regarder démêler et commenter tous les sons et les sens de la Dédicace, le troisième poème du Requiem.

Avez-vous remarqué que dans le deuxième poème les mots identifié, reconnu, reconnut, sont à chaque fois entre guillemets ? Il n’y en pas dans le texte original, alors pourquoi 4 des traducteurs ont-ils fait ce choix ?

Lors de sa lecture, André Markowicz nous a expliqué que le mot original russe pour reconnaître / identifier se situe dans le registre du langage administratif. C’est ce mot qui est utilisé pour identifier formellement, officiellement un corps ou un suspect dans une enquête. Ce n’est donc pas un choix anodin, il rajoute encore plus d’angoisse et d’incertitude au poème, d’autant plus que la femme qui identifie Akmatova a les lèvres bleuâtres, comme quelqu’un qui a froid, ou comme un cadavre exsangue.

Pour finir, voici un enregistrement de l’intégralité du requiem lu par Anna Akhmatova.

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Anthologie / Anna Akhmatova. Choix, traduction du russe et présentation par Jacques Burko. Orphée, La Différence, 1997. 192 pages.