C’était supposé être un article sur Novalis

Parfois c’est la personne invitée qui m’inspire plus que le poème qu’elle lit. C’est le cas avec Maud lisant un extrait de Georg Philipp Friedrich de Freiherr von Hardenberg dit Novalis (1772-1801), le premier des romantiques allemands et européens.

Enfin, pas Maud spécifiquement, car je sais peu de choses d’elle. C’était la petite amie de mon voisin de l’époque, Guillaume (qui lit un poème de Segalen pour Projet Orphée). Ils s’étaient rencontrés à la piscine municipale et après une conversation prometteuse, Maud avait discrètement glissé son numéro de téléphone dans les affaires de Guillaume. Il ne s’en est aperçu que des semaines plus tard, ce qui a valu a Maud quelques moments d’incertitude.

Quand je l’ai rencontrée, elle étudiait en Suisse, dans l’ingénierie en construction et bâtiments. L’accent que vous entendez sur l’enregistrement n’est pourtant ni suisse, ni allemand.

Maud lit un extrait du poème Celui qui solitaire en sa chambre / wer einsam sitzt in seiner Kammer de Novalis.
Hymnes à la nuit et Cantiques spirituels. Traduit de l’allemand par Raymond Voyat. Orphée, La différence, 1990. 127 pages

Comme moi, Maud est née et a grandi en Alsace, cette région de France où l’on parle encore l’alsacien, un dialecte allemand. Il n’est pourtant pas ou peu enseigné à l’école. La transmission est familiale et communautaire. Toute ma famille parle alsacien : parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins… sauf mes frères et sœurs et moi. Mes parents le parlaient entre eux, et petits nous leur parlions aussi en alsacien. Mais notre scolarité se faisant en français, c’est cette langue qui est rapidement devenue la langue exclusive. Dans une conversation en alsacien, nous répondions en français. Mes parents n’ont jamais insisté pour que nous parlions le dialecte.  A l’adolescence, j’ai même rejeté une langue et une culture que je percevais comme repliée sur elle-même. Le monde est grand, l’alsace tout petit : c’était un nid d’où s’envoler, pas se blottir. Même si je ne le parlais plus, j’avais honte de l’accent que j’avais conservé. Arrivée à l’université, j’ai définitivement effacé toute trace d’un accent qui s’accordait mal avec l’idée que je me faisais de la sophistication citadine.

Ce n’est qu`à mes 30 ans que j’ai réalisé ma bêtise et mon snobisme. Moi qui me passionnais pour d’obscures micro-cultures du bout du monde, je méprisais la mienne. J’ai compris que mon rejet de la langue me privait d’une partie de ma mémoire familiale et collective, bien que je me sois toujours intéressée à l’histoire de l’Alsace.

Mais il ne s’agit pas simplement du passé : parler alsacien en 2020 c’est aussi se donner des chances d’emploi et d’études en Allemagne ou en Suisse, avec quelques adaptations. A Strasbourg, avec le pont qui traverse le Rhin, on est à 10 minutes de la première ville allemande. Touristes en visite à Strasbourg, prenez donc le tram en direction de Kehl : vous vous apercevrez à peine que vous traversez la frontière. Il n’y pas de poste de contrôle (espace Schengen), l’architecture est sensiblement la même, les döner kebab aussi ! Pas de doute cependant : on est bien en Allemagne, même si Kehl est habitée par beaucoup de français qui font quotidiennement l’aller-retour à Strasbourg pour travailler.

Il n’est pas trop tard pour réapprendre l’alsacien. Je pourrais m’inscrire aux cours de l’Office pour la Langue et les Cultures d’Alsace et de Moselle. Ou je peux juste m’asseoir avec un kaffee und kuchen et ouvrir grand les oreilles à la prochaine réunion familiale. S’ech nemer zü spät.