La friend zone précolombienne en un poème

On se doute bien que les relations amoureuses sont universellement compliquées, quelle que soit l’époque. En voici une preuve avec un poème en nahuatl, la langue autochtone la plus parlée dans la Mésoamerique Aztèque (du nord du Mexique au Costa Rica) d’avant les colons espagnols.

Dans ce poème retranscrit au 16e siècle, l’amoureux Nahua anonyme exprime son désespoir et lance un dernier appel à la personne aimée qui ne lui retourne que de l’amitié. La friend zone, en d’autres termes.

Que ton cœur s’ouvre donc ! Ma ya moyollo motoma !

Que ton cœur finisse par approcher ! Ma ya moyollo huallaçitinemiam !

Tu me fais souffrir, Tinechmiquitlani

tu me fais mourir. In onoya yehua

Je m’en vais partir là où je serai anéanti. in onompoliuh.

Une dernière fois me pleureras-tu, Anca ça yoquic noca tihualichocaz,

me regretteras-tu ? noca tihualicnotlamatiz ?

Nous n’avons été qu’amis, Zan tinocniuh,

je m’en vais partir, ca ye niauh

je m’en vais partir. ca ye niauh.

Mon cœur ne dit rien d’autre que ceci, Zan quitooa noyollo

plus une seule fois je ne reviendrai, ayoc ceppa ye nihuitz,

plus une seule fois je ne jaillirai, ayoc ceppa niquiçaquiuh,

au bon endroit, ici sur la terre, in huel yecca in taltipac !

je m’en vais partir, Ca ye niauh,

je m’en vais partir. ca ye niauh.

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Transcription préparée par Antonio Penafiel, Mexico 1904, reproduite dans Poésie nahuatl d’amour et d’amitié, éditions La Différence (Orphée), 1991. Traduction du nahuatl classique par Georges Baudot.

Le manuscrit Cantares Mexicanos

Grâce au travail de numérisation et surtout l’accès libre à des œuvres uniques, anciennes et fragiles conservées dans les bibliothèques nationales et patrimoniales, j’ai pu consulter l’intégralité du manuscrit des Cantares mexicanos sur le catalogue de la bibliothèque nationale du Mexique.

Environ trente minutes et un peu d’hypermétropie plus tard, j’ai fini par repérer le poème extrait du recueil Poésie nahuatl d’amour et d’amitié. Rien que pour la satisfaction de l’avoir retrouvé toute seule, je vous recommande l’expérience (en vous aidant un peu).

Le poème lu en nahuatl par …

Personne ! Je n’ai pas encore trouvé un.e volontaire nahuatlophone. Jusqu’à présent, c’était relativement facile de trouver des gens de toutes origines linguistiques dans une ville aussi multiculturelle que Montréal (et dans une moindre mesure, Strasbourg où j’ai longtemps vécu) pour me lire un extrait des poèmes en langue originale, même dans des langues mortes.

Le nahuatl, ou les nahuatl, puisque c’est un groupe de langues, est toujours parlé par 1,5 millions de Nahua au Mexique. La langue a depuis évoluée, celle du poème est du nahuatl classique, ce qui rend les choses plus compliquées si le nahuatl d’aujourd’hui est aussi différent du nahuatl classique que le français moderne du français de Rabelais.

J’ai besoin de toi, internet ! Si tu es locuteur ou locutrice de nahuatl et que tu sais le lire, envoie-moi un enregistrement audio du poème cité plus haut !

Ta récompense ? La joie de partager ta langue et ta culture auprès de lecteurs francophones qui arriveront sur Projet Orphée portés par la sérendipité ou plus probablement les algorithmes.

Des mots français d’origine nahuatl

La langue porte la trace des échanges commerciaux (ou de l’exploitation coloniale) du passé quand elle importe en même temps que les fruits, plantes et animaux exotiques les mots qui les désignent. Le français a donc dans son vocabulaire quelques mots dérivés du nahuatl via l’espagnol, dont le fameux cacao à l’étymologie controversée.

Apparemment ce ne serait pas xocolatl, mais chikolatl ou cacahuatl. Vous utilisez sans doute quotidiennement certains de ses mots nahualt dans leur version française : tomate (tomatl), avocat (ahuacatl), chili, ocelot (ocelotl), coyote (coyotl) et axolotl.

Lire la littérature nahuatl en français

Il existe très peu de traductions de littérature nahuatl en français, voici celles que j’ai trouvées :

Sources

images : Codex de Florence, Folio 80 Historia general de cosas de nueva espana . Sous la direction de Bernadino de Sahagún et de contributeurs nahua anonymes. https://www.wdl.org/en/item/10096/view/1/406/, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=85774515

Le manuscrit Cantores Mexicanos, disponible en téléchargement intégral à la Bibliothèque Nationale du Mexique https://catalogo.iib.unam.mx/F/?func=find-b&find_code=WRD&request=cantares+mexicanos&local_base=BNDM&go=Buscar

article consulté et téléchargé depuis https://www.cairn.info/revue-topique-2009-4-page-41.htm

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nahuatl

Des cours de nahuatl à l’Institut national des langues et civilisations orientales à Paris : http://www.inalco.fr/langue/nahuatl

Sur l’étymologie controversée de cacao :

www.firstamericanartmagazine.com/nahua-art-theory

https://www.merriam-webster.com/words-at-play/words-from-nahuatl-the-language-of-the-aztecs/chocolate

https://www.mexicolore.co.uk/maya/chocolate/cold-xocoatl

http://nahuatlstudies.blogspot.com/2015/01/chicolatl-not-xocolatl.html