A côté d’une joie / Hector de Saint-Denys Garneau

« Quand le froid casse les clous dans les planches »

C’est grâce à ce vers gardé en mémoire que j’ai retrouvé le poème « La maison fermée » (merci internet).

photo st-denys garneau

J’ai lu le recueil « A côte d’une joie » en décembre 2013, et pris une profusion de notes. Malheureusement, j’ai égaré les deux (probablement pendant un déplacement à Lyon, ou Metz, ou…

(mise à jour : j’ai retrouvé dans la documentation professionnelle ramenée de Lyon, ouf.)

L’année dernière, j’ai envoyé une demande de visa au Canada. Curieuse du pays sur lequel j’ai des vues migratoires, je me suis tournée vers la collection Orphée (entre autres) qui compte (seulement) quatre poètes québécois : le célèbre Emile Nelligan, et le presque inconnu Hector de Saint-Denys Garneau, et entre, Morin et Loranger. Pas de Gaston Miron (!), d’Hélène Dorion, de Claude Beausoleil ni de Denise Desautels (les seuls poètes québécois que je connaisse). Côté poésie québécoise, la collection Orphée pourrait encore s’étoffer. (Claude Michel Cluny, si tu me lis…).

Solitude. Isolement. Vie à la campagne. Scènes pastorales, paysages, enfants qui jouent et dansent. Il est question d’eau, souvent.

En essayant de me rappeler mes impressions lors de ma studieuse lecture du recueil, je pense tout à coup à la poète autrichienne Christine Lavant, que l’édition française a récemment redécouvert (des articles dans le Matricule des Anges ou la Quinzaine Littéraire) et qui a été évidemment publiée dans la collection Orphée dès 1993.

Tous les deux isolés, dans la campagne comme dans leur art, à la santé très fragile, ils ne sont cependant pas tout à fait inconnus d’autres poètes et écrivains. Christiane Lavant connaîtra une renommé de son vivant. Hector de Saint-Denys Garneau, non.

La maison fermée

Je songe à la désolation de l’hiver
Aux longues journées de solitude
Dans la maison morte —
Car la maison meurt où rien n’est ouvert —
Dans la maison close, cernée de forêts

Forêts noires pleines
De vent dur

Dans la maison pressée de froid
Dans la désolation de l’hiver qui dure

Seul à conserver un petit feu dans le grand âtre
L’alimentant de branches sèches
Petit à petit
Que cela dure
Pour empêcher la mort totale du feu
Seul avec l’ennui qui ne peut plus sortir
Qu’on enferme avec soi
Et qui se propage dans la chambre

Comme la fumée d’un mauvais âtre
Qui tire mal vers en haut
Quand le vent s’abat sur le toit
Et rabroue la fumée dans la chambre
Jusqu’à ce qu’on étouffe dans la maison fermée

Seul avec l’ennui
Que secoue à peine la vaine épouvante
Qui nous prend tout à coup
Quand le froid casse les clous dans les planches
Et que le vent fait craquer la charpente

Les longues nuits à s’empêcher de geler
Puis au matin vient la lumière
Plus glaciale que la nuit.

Ainsi les longs mois à attendre
La fin de l’âpre hiver.

Je songe à la désolation de l’hiver
Seul
Dans une maison fermée.

Un mot sur le lecteur

Vincent est un canadien québécois habitant en République Dominicaine et rencontré à Strasbourg. Merci à lui, qui a vaillamment bravé des conditions hostiles d’enregistrement, entre la présence d’une dizaine de personnes hilares et le temps de préparation qui a consisté en un « tu-veux-bien-me-lire-ce-poème-pendant-que-je-te-braque-un-micro-sous-le-nez ?

couv_Orphee_Saint denys garneauA coté d’une joie. Hector de Saint-Denys-Garneau. Choix et présentation de Marie-Andrée Lamontagne. Orphée, la Différence, 1994. 128 p.