Comment j’ai trouvé un livre introuvable

Jusqu’où êtes vous prêt à aller pour mettre la main sur le livre que vous convoitez comme Gollum son précieux anneau ?

Dans ma quête pour posséder un recueil de poésie lettone, j’ai demandé de l’aide à la communauté du livre : les bouquinistes, traducteurs, bibliothécaires et éditeurs. En dernier recours, mais avec une chance infime de pouvoir la contacter, il me restait l’ancienne présidente de la Lettonie.

Oui, vous avez bien lu, j’étais prête à contacter l’ancienne présidente de la Lettonie pour la supplier de m’aider à trouver ce livre. Pourquoi elle ? Lisez la suite.

Du côté des libraires et bouquinistes

Au risque de décevoir une partie des lecteurs, mon premier réflexe a été de vérifier la disponibilité du livre sur Amazon. Oui, je sais, acheter des livres sur Amazon, c’est le mal, mais je suis faible, ok ?

De toute façon, il était indiqué indisponible car épuisé chez l’éditeur. Et d’occasion ? Rien sur Amazon Marketplace, rien sur Abebooks, où pourtant on trouve des livres comme Le rire précolombien dans le Québec d’aujourd’hui. Rien non plus chez Mathieu Bertrand de Bonheur d’occasion, mon bouquiniste attitré à Montréal, qui m’a déjà déniché une centaine de titres de la collection Poètes d’aujourd’hui aux éditions Seghers (1944-1994).

Du côté de l’éditeur

Bon, même si le livre est épuisé chez l’éditeur, rien ne m’empêche de le contacter pour voir si par hasard il lui reste des invendus dans son sous-sol, non ? Le recueil que je cherche a été publié en 2004 par l’Archange Minotaure. C’est une toute petite maison d’édition indépendante fondée en 2001 par Michel Cornu de Lenclos à Apt, dans le sud-est de la France. Malheureusement, elle a disparu en même temps que son fondateur, qui s’est suicidé en 2014.

Du côté de la traductrice

Je suis de la génération Y, née dans les années 1980, je ne suis donc pas une enfant du numérique. Pourtant je trouve un peu étrange qu’il n’y ait pas de trace d’une personne contemporaine sur Internet. C’est le cas de Nadine Vitols-Dixon, la traductrice du recueil. Aucune présence sur les réseaux sociaux, ni de mentions dans l’internet de l’édition, des littératures ou de la traduction.

C’est un fantôme. Je dois au zèle catalographique de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) les deux seules informations que j’ai sur elle. Elle est née en 1936 et elle a vécu au Maroc et en Angleterre. Son nom laisse penser qu’elle est d’origine lettone, mais je n’en ai pas la certitude. Elle est l’autrice d’un seul autre livre, une biographie sur la première femme présidente de la Lettonie publié chez l’éditeur Peter Gaillis, qui n’a pas répondu à mon courriel à ce jour.

Nadine Vitols-Dixon et Vaira Vike-Freiberga

Au cours de mes recherches, j’ai trouvé un autre livre en français (pas en traduction) sur la poésie lettone, très spécialisé et plutôt aride. J’ai découvert le point commun entre l’autrice de cet ouvrage pointu et la présidente de la Lettonie.

C`est la même personne !

Vitols-Dixon et Vike-Freiberga ont chacune écrit un livre sur le même sujet et dans la même langue. L’une a écrit la biographie de l’autre. Il est donc logique de penser qu’elles se connaissent, ne serait-ce que pour les entretiens nécessaires à collecter la matière biographique.

Mais je pense que leur connexion remonte à l’enfance. Elles ont quasiment le même âge, Vitols est née 1936 et Vike en 1937. La famille Vike, comme beaucoup de lettons, a fui le pays à la fin de la seconde guerre mondiale, quand la Russie l’a envahi (ce n’était pas le première fois, mais c’est une autre histoire). Les Vike ont vécu comme réfugiés quelques années au Maroc, avant de s’établir au Canada.

Rappelez-vous de la notice laconique de la BNF, qui mentionne que Vitols a vécu au Maroc. Je parie qu’elle et sa famille y sont venus pour les même raisons que les Vike, que les deux jeunes filles ont fréquenté la même école, et y ont appris le français.

Il faudrait que j’emprunte la biographie dans une bibliothèque pour vérifier si mon hypothèse est correcte, en espérant que ce renseignement y figure. Ou bien je pourrais poser la question à Vaira Vike Freiberga, qui, si elle très facile à trouver sur internet en sa qualité de personnalité publique est difficile à contacter précisément pour cette raison.

Il me restait encore une possibilité du côté de la traduction avant d’envisager de contacter l’ancienne présidente, deux fois élue, de la Lettonie : trouver d’autres traducteurs du letton vers le français, dans l’espoir qu’ils connaissent Nadine Vitols-Dixon.

Sur le répertoire de l’association des traducteurs littéraires de France (ATLF), j`en ai trouvé deux, Nicolas Auzanneau et Emmanuèle Sandron. Ils connaissaient tous les deux le livre en question, mais pratiquement rien sur la traductrice. Ils m’ont gentiment répondu et aidé comme ils ont pu, mais ça ne me rapprochait toujours pas du recueil convoité.

Retour au (vrai) point de départ

La vraie question est : « ‘Daisy, d’où est venue l’idée d’acheter ce livre en particulier ? Tout a commencé il y plus de 10 ans, quand je vivais en France.

J’avais découvert ce recueil de poésie parce que j’étais chargée de la sélection des nouveautés en littérature européenne pour la bibliothèque où je travaillais. J’ai donc sauté sur l’occasion et je l’ai acheté pour la bibliothèque, car l’une de ses missions est de faire découvrir la littérature européenne au public. Étant donné la rareté des traductions du letton vers le français, j’étais fière de l’avoir repéré parmi les milliers de titres qui paraissent chaque année.

Mais la bibliothèque l’a depuis retiré de ses collections, sans doute faute de prêts et pour faire de la place aux nouveautés sur les rayons. Les statistiques de circulation des documents en bibliothèque sont en général impitoyables avec les livres de poésie, malgré les efforts des bibliothécaires pour les mettre en avant (et des miens à l’époque, ce n’est vraiment pas facile donner aux gens l’envie de lire de la poésie).

C`est triste pour la bibliothèque et pour les lecteurs pas encore nés qui en auraient un jour profité, mais pour moi, c’était une excellente nouvelle ! Comme les livres retirés des collections sont vendus lors d`une braderie annuelle, j’ai dépêché un de mes agents sur place pour procéder à l’exfiltration du livre.

Et ce livre, c’est ….

Si vous avez lu jusqu’ici, vous vous êtes rendus compte que mon histoire aurait pu tenir dans le paragraphe précédant et surtout, que je n’ai jamais donné le titre du livre. C’est parce que son contenu mérite un article à lui tout seul, bientôt sur Projet Orphée.

Et franchement, pourquoi faire simple et court quand on peut faire long et compliqué ?