30 septembre 1917

C’est la date à laquelle Ivan Bounine écrit le poème Mon cœur pris par la tombe.  Je pense que c’est un poème qui parle à tous ceux dont l’avenir s’est assombri d’un coup, aux gens qui ont appris l’incertitude des lendemains et la peur de mourir.

A chaque fois que je le lis, j’en ai des frissons. De ce frisson qui courre l’échine, provoqué par les premiers vents de septembre et le pressentiment de jours funestes.

Aujourd’hui c’est Tzveta qui vous lit ce poème, en français et en russe.

Le 30 septembre, c’est quelques jours avant la deuxième révolution, la définitive, celle qui allait changer l’histoire de la Russie. Celle qui poussera Bounine à l’exil.

Contrairement à ses contemporains  exaltés par l’idéologie révolutionnaire, Bounine a ressenti la révolution russe « comme une catastrophe nationale et personnelle, qui a ébranlé les fondements même de sa personnalité et de son art. L’émigré qui arrive en France en 1920 a tout perdu de ce qui le constituait. Pendant les trente-trois années d’exil il va reconstruire une identité, une œuvre, et pour cela chercher de nouvelles raisons de vivre et d’écrire…

Bunin avait accueilli avec curiosité et sympathie la révolution de 1905. Mais peu après la publication du Village (1909), peinture sans complaisance de la paysannerie russe, il prend du recul et amorce un revirement intérieur qui se confirme brutalement quand éclate la révolution de 1917. Les événements ne lui inspirent qu’horreur et dégoût, et le réduisent d’abord au silence. Il assiste indigné aux débordements lyriques des poètes —
Blok, Belyj, Esenin, Majakovskij, Vološin. Pour Bunin, le langage est sacré et ne doit pas se compromettre dans la logorrhée d’une basse propagande.*

 

Il dénonce le régime bolchevique, mais n’est guère entendu parmi l’intelligentsia européenne, séduite par l’idéologie communiste. Même le prix Nobel de littérature, qui lui est décerné en 1933 (il est le premier écrivain russe a le recevoir) ne vaudra pas une plus grande tribune à son anti bolchevisme, encore moins en France où il vivra jusqu’à sa mort en 1953.

Buninturzhansky

Mon coeur pris par la tombe

Nous nous assîmes près du poêle dans l’entrée,
Seuls devant le feu mourant,
Dans la vieille maison désertée,
Dans cette contrée reculée de la steppe.

La braise rougit sombrement dans le poêle,
Dans l’entrée froide il fait noir,
Et le crépuscule avec la nuit se mêlant
Par la fenêtre bleuit comme la mort.

La nuit est longue, grise, percée par les loups,
Alentour la neige s’étend à l’infini
Et dans la maison il n’y a que nous et les icônes
Et la terrifiante proximité de l’ennemi.

Un temps d’abomination et de sauvagerie
Il m’est donné de voir,
Et mon cœur est pris par la tombe
Comme cette fenêtre par le froid.

Мы сели у печки в прихожей,
Одни, при угасшем огне,
В старинном заброшенном доме,
В степной и глухой стороне.
Жар в печке угрюмо краснеет,
В холодной прихожей темно,
И сумерки, с ночью мешаясь,
Могильно синеют в окно.
Ночь - долгая, хмурая, волчья,
Кругом все леса и снега,
А в доме лишь мы да иконы
Да жуткая близость врага.
Презренного, дикого века
Свидетелем быть мне дано,
И в сердце моем так могильно,
Как мерзлое это окно.
30.IX.17

Источник: http://bunin.niv.ru/bunin/stihi/340.htm

xcouv Ivan BounineIvan A. Bounine. Mon coeur pris par la tombe. Choix, traduction du russe et présentation par Madelaine de Villaine, avant-propos par Vladimir Nabokov. Editions La Différence, collection Orphée, 199

*Hauchard Claire. La prose de I. A. Bunin de 1920 à 1953 : la reconstruction d’une œuvre. In: Revue des études slaves, tome 65, fascicule 4, 1993. pp. 817-820.

http://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1993_num_65_4_6150