Les Grecs ont inventé le top 10

Topito, Buzzfeed, Bored Panda, que seraient les sites d’infotainment* sans leurs listes ? La manie du classement par ordre de préférence est pourtant vieille comme le monde … grec antique.

Ce sont eux qui nous ont donné les premiers tops de l’histoire : Top 7 des merveilles du monde (5 sont grecques, l’objectivité est facultative) et, pour le classement qui nous intéresse ici, les meilleurs poèmes.

En français on les appelle anthologies, et malgré la passion hexagonale pour l’anglais mal compris et mal utilisé, le terme n’a pas été supplanté par best of, comme pour les albums de musique ou les menus au McDonald’s (pour vivre un moment de solitude garanti, essayez de commander un best of big mac dans un pays anglophone…)

Ça fait cool et populaire, tout le contraire de la distinguée et vénérable poésie, qui viendrait, -excusez du peu- des muses grecques, filles de Zeus. Et même si personnellement, je n’ai aucun mal à imaginer Clio, Thalie et Terpischore hésiter entre une moyenne et une grande frite,  je crois que le monde n’est pas encore prêt pour le MÉGA BEST OF DE LA POÉSIE HELLÉNIQUE !!! J’ai vraiment très faim au moment où j’écris, d’où ma digression du coté du hamburger américain.

Pour en revenir à notre anthologie, le Larousse le définit comme un recueil de morceaux choisis d’œuvres littéraires ou musicales et propose les synonymes florilège, morceaux choisis, analectes, chrestomathie.

Malgré les apparences, c’est un mot récent (utilisé à partir de la Renaissance), construit à partir de deux mots grecs : anthes (fleur) et legein (cueillir). Une anthologie est donc une sélection des plus belles fleurs de la poésie, cueillies et rassemblées en un bouquet pour le plaisir des lecteurs. D’où vient cette image ?

On la doit au poète Méléagre (140 -60 avant notre ère), le premier a avoir comparé les meilleurs poètes à une couronne tressée : ὑμνοθετᾶν στέφανον (humnothetãn stéphanon).

Chaque poète sélectionné était associe à une fleur, fruit ou plante de cette couronne. Parmi les poètes encore connus aujourd’hui figure « Sappho, de peu de choses, mais des roses » (7e et 6 e avant JC)

Méléagre s’attribua la giroflée blanche (d’autres traductions mettent perce-neige, mais en botanique λευκόια/leukóia ou leukoion vaut pour les deux), parce que tant qu’à être le créateur d’un nouveau concept, autant s’y inclure, n’est-ce pas ?

Il l’explique dans son poème de préambule, lu en grec et français par Olam, grand érudit, grand discret et grand tout court. C’est son portrait dans l’illustration de l’article, son père est le peintre américain Lionel Picker.

Une fois n’est pas coutume, ce n’est le poète qui est représenté, mais mon lecteur du jour. Et puis contrairement à ce qu’on croit, on ne trouve pas tout sur internet, en tout cas pas le portrait d’un poète de l’antiquité (même pas sur un fragment de poterie)

Préambule de la Couronne de Méléagre

Muse, mon amie, à qui portes-tu ce chant

et tout cet assortiment de ta cueillette ?

ou qui a fabriqué cette couronne de poètes ?

C’est Méléagre qui l’a faite : pour le brillant

Dioclès, il a élaboré ce souvenir à lui offrir

Il a entrelacé bon nombre de lis colorés

D’Anytê, et, de Moirô, bon nombre de lis blancs,

de Sapphô, peu de choses, mais des roses ;

le narcisse de Mélanippide, plein de chants

pénétrants, et de la vigne en fleur de Simonide,

des pousses inouïes, en tressant avec, pêle-mêle,

l’iris épanoui et embaumé de Nossis,

pour les tablettes de qui

c’est l’Amour qui a fondu la cire ;

(…)

le serpolet nouveau, qui va si bien avec le vin,

de Théodoridas, les bleuets de Phanias,

et, avec tout cela, de sa propre Muse enfin,

des giroflées blanches un peu précoces.

Voilà, je l’offre à mes amis, mais les initiés usent

en commun de la couronne à la belle paroles des Muses.

Voila donc comment est née la première anthologie de poésie. Il a fallu moins de deux siècles pour que sa cadette voit le jour.  C’est Philippe de Thessalonique qui l’augmente de poètes dont il est pratiquement contemporain.  Il s’y prend de la même façon que son prédécesseur, auquel il se réfère. D’ailleurs les manuscrits et éditions qui ont fait parvenir les deux Couronnes jusqu’à nous les ont depuis longtemps rassemblés sous le nom d’Anthologie grecque.

Préambule de la Couronne de Philippe

J’ai cueilli pour toi des fleurs sur l’Hélicon, les arbres

qui font la renommée de la Piérie, j’en ai pincé, juste éclos,

les boutons, j’ai moissonné les épis dans les livres nouveaux,

et j’ai tressé à mon tour une couronne comme Méléagre.

Puisque tu connais déjà la gloire des anciens, noble Camille,

sache que les plus jeunes aussi pratiquent la concision.

Antipater entre dans la couronne en tant que blé en épi,

Crinagoras, comme le lierre à ombelles, Antiphilos y brille

comme une grappe de raisin, Tullius comme le mélilot,

Philodème comme la marjolaine ; le myrte, Parménion ;

Antiphanès comme la Rose ; Automédon le lierre ; Zônas les lis ;

le chêne, Bianor ; Antigonos l’olivier et Diodoros la violette ;

enlaces-y pour Événos du laurier ; et puis compare à celles

que tu voudras ceux qui restent, parmi les fleurs nouvelles.

A part quelques spécialistes (et les lecteurs de la collection Orphée) la plupart des gens ignorent qui sont Méléagre de Gadara et Philippe de Thessalonique, mais tout le monde ou presque a eu un jour entre les mains une anthologie de poésie.

Introduction à la poésie pour le néophyte ou exercice de prestige pour présidents et ministres français** (Georges Pompidou, Luc Ferry), qu’on la compose ou qu’on la lise, on y cueille ce que bon nous semble.

*L’office québécois de la langue française, toujours vigilant, propose divertissement instructif ou infoloisirs dès 1998, et information-divertissement depuis 2006.

**Dans le Revue des deux mondes de juin 2000,  Jean Orizet parle de l’utilité ou la vanité des anthologies, et commente notamment la parution d’alors des premiers volumes de l’anthologie de poésie française dans la collection Poésie (en poche) de Gallimard. L’article à lire et télécharger en suivant ce lien : anthologies poése jean orizet revue des deux mondes juin 2000

Anthologie grecque I (La Couronne de Méléagre) et Anthologie grecque II (La Couronne de Philippe). Traduit du grec et présenté par Dominique Buisset. Editions de La Différence, collection Orphée,1990 (I) et 1993 (II). 127 pages.