Canicule, cigognes et poètes français du dix-neuvième

Ce juillet 2020, à Montréal, c’est canicule. La torpeur qu’elle entraîne me ramène à un autre après-midi quatre ans plus tôt, quand Madeleine, Évodie, Priscilla et moi sommes allées au parc Pourtalès, à Strasbourg. Depuis la fontaine du pavillon Joséphine, une cigogne se détache de son groupe et s’approche prudemment. Je la regarde avec l’attention de quelqu’un qui n’en reverra pas de sitôt.

La cigogne ne crie pas, ne siffle pas, ne chante pas. Elle claque du bec.

Plus précisément, elle claquette, craque, craquète, glottore.

C’est un son surprenant, mais pas désagréable. Son staccato varie en fonction du message à transmettre. Il me fait penser à un danseur de claquettes tentant de battre le record de ‘taps’ à la seconde.

On peut entendre la cigogne de la photo sur un des enregistrements audio. D’ailleurs, le poème où elle s’invite (Le soleil est devenu noir, Théophile de Viau) mentionne le tonnerre qui … craquète.

Quelle entrée en scène !

Torpeur caniculaire et langueur post-romantique

Si le parc n’a pas apporté la fraîcheur espérée, il aura au moins fait venir des volontaires pour Projet Orphée. Évodie, Madeleine et Priscilla savaient que je ramènerai des recueils de poésie et qu’elles m’en liraient chacune un poème. Comme mon grand départ était imminent, même les plus récalcitrants de mes amis n’auraient pensé à me refuser cette faveur.

Sur le coup, mon choix avait porté sur la langue originale des poètes et de mes lectrices -francophones-. Ensuite, rassembler des poètes à la même sensibilité moderne (Parnassiens et Symbolistes) allait de soi : Théophile Gautier, Théophile de Viau, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé, José Maria de Hérédia, Paul Verlaine, Jules Laforgue. S’en m’en rendre compte tout de suite, j’avais aussi associé la langueur, le dégoût, l’ennui des poètes modernes du dix-neuvième siècle à la torpeur immobile de l’été.

Les effets secondaires du symbolisme sur la poésie française contemporaine


Du romantisme, la culture populaire a retenu la figure de l’artiste bohème et le poète maudit. Mais le lyrisme fougueux qui caractérise ce mouvement exalte des sentiments individuels (Les souffrances du jeune Werther de Johannes Wolfgang von Goethe) mais surtout collectifs (Pan Tadeusz d’Adam Mickiewicz) Avec l’apparition du roman historique ou épique (Ivanhoé de Walter Scott , Notre-Dame de Paris de Victor Hugo) le romantisme glorifie l’identité culturelle des peuples et participe à l’éveil des nations dans les empires d’Europe. Contre la peine de mort, abolitionniste, souverainiste, le Romantisme est de tous les combats. Il exalte tout, tandis ce que le naturalisme, peignant le réel, explique tout.

La poésie est partout, même dans les réclames publicitaires, et les symbolistes n’en peuvent plus. Marc Angenot, historien des idées et critique littéraire, résume la saturation poétique de l’époque :

La poésie devient impossible parce que l’apparence de la poésie, -le vers et le répertoire, lyrique, élégiaque et épique -, sont omniprésents. Ce qui s’énonçait comme poésie est devenu l’universelle banalité et sert à toutes les fins. Paul Déroulède est un grand poète pour les patriotes; la publicité du Savon du Congo s’exprime en villanelles et en rondeaux! Les illustrés, les revues de mode, les magazines de
famille, les journaux syndicaux sont pleins de «poèmes» où défilent tous les effets rhétoriques et les thèmes lyriques canonisés par le romantisme. La poésie pullule en 1889. Le poétique (de tradition identifiée) apparaît partout en bouche-trou de la prose. Il n’y a pas seulement surproduction, il y a vulgarisation, facilité, routine du versifié. Ce que le romantisme et le Parnasse ont pu inventer n’est pas dépassé, il est au contraire en train de saturer tout l’imprimé. Ce n’est même pas du «mauvais» romantisme qu’on rencontre: les techniques sont parfaitement rodées, la versification suit une routine qui n’exclut ni le «charme» ni la «beauté» occasionnelle. N’importe qui
fait partout du Lamartine, du Victor Hugo, du Leconte de Lisle en des pastiches involontaires souvent «réussis». La rareté du langage poétique a cédé la place à un marché quasi industriel et à une demande commerciale soutenue car, si le recueil de vers n’est pas de grande vente, la presse périodique, une fois encore, veut des poèmes, – lisibles, prévisibles, touchants, conformes au ronron traditionnel, mais abondamment. La tradition poétique est épuisée non par obsolescence mais par surabondance.

L’art utile (au service d’une cause, d’un message ou produit), c’est ce que rejettent les Symbolistes. L’art se suffit à lui-même, ne sert que lui-même. Leur credo, c’est le fameux ­ »­L’Art pour l’art » théorisé par Théophile Gautier. Cet idéal se traduit par un style très individuel : vers libre (pas de rimes, de strophes, de mètre), idées abstraites suggérées par des images mais qui restent hermétiques, car elles ne doivent pas s’expliquer. Elles doivent résonner. Effectivement, après avoir lu « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » de Stéphane Mallarmé, les mots résonnent plus qu’ils ne raisonnent. L’expérience est visuelle et sonore, le livre (dans le format et la mise en page typographique voulus par Mallarmé) est une partition et les mots sont ses notes de musique.

A leur corps défendant, les poètes symbolistes ont eu une influence énorme sur toute la poésie française qui a suivi, comme Tolkien pour la fantasy. Si la poésie aujourd’hui fait peur, c’est parce que depuis la fin du dix-neuvième siècle elle est perçue, souvent à raison, comme élitiste et incompréhensible. Même ceux qui aiment la poésie (y compris l’autrice de ces lignes) ne s’attendent pas à la comprendre.

En réalité, les poèmes lus ci-dessous ne sont ni obscurs ni compliqués. On a fait bien plus hermétique depuis. Dit autrement, lire la poésie symboliste c’est comme regarder les films de Georges Méliès. Habitués aux effets spéciaux depuis belle lurette, on regarde ses tous premiers films avec un œil blasé. Mais la magie d’œuvres plusieurs fois centenaires et connues de tous, c’est la stupeur et le ravissement qu’elles continuent de provoquer chez ceux qui les découvrent.

On commence par la mort et on finit par la sieste : 8 poèmes lus

Depuis que j’ai lu le Roman de la Momie, j’associe Gautier à l’écrivain qui fait parler les morts. Ce poème ne fait pas exception.

Coquetterie posthume
Théophile Gautier
Quand je mourrai, que l’on me mette,
Avant que de clouer mon cercueil,
Un peu de rouge à la pommette,
Un peu de noir au bord de l’œil.
Car je veux, dans ma bière close,
Comme le soir de son aveu,
Rester éternellement rose
Avec du khol sous mon œil bleu.
Posez-moi sans jaune immortelle,
Sans coussin de larmes brodé,
Sur mon oreiller de dentelle
De ma chevelure inondé.
Cet oreiller, dans les nuits folles,
A vu dormir nos fronts unis,
Et sous le drap noir des gondoles
Compté nos baisers infinis.
Entre mes mains de cire pâle,
Que la prière réunit,
Tournez ce chapelet d’opale
Par le pape à Rome bénit.
Je l’égrènerai dans la couche
D’où nul encor ne s’est levé.
Sa bouche en a dit sur ma bouche
Chaque Pater et chaque Ave.
Quand je mourrai, que l’on me mette,
Avant que de clouer mon cercueil,
Un peu de rouge à la pommette
Un peu de noir au bord de l’œil.

On connait tous Homère, mais si si l’on sait autant de choses sur la mythologie grecque, c’est aussi grâce à Hésiode et sa Théogonie.

Hésiode
Théodore de Banville

Quand la Terre encor jeune était à son aurore,
Par-delà ces amas de siècles que dévore
Dans l’espace infini le Temps, ce noir vautour,
À l’époque où j’étais rhapsode en Grèce, un jour
Je quittais, plein de joie, un bourg de Thessalie.
Là, jeune homme frivole en proie à ma folie,
Ayant cherché l’abri verdoyant d’un laurier,
J’avais célébré Cypre et l’Amour meurtrier
Que Zeus devant son trône un jour vit apparaître
Triomphant. Mais au lieu de montrer que ce maître
Des hommes exista dès le commencement,
Après le noir Chaos, le Tartare fumant
En la Terre profonde à la large poitrine,
Même avant l’éther vaste et la vague marine,
J’avais feint, pour mieux plaire aux laboureurs grossiers,
Que, doux enfant, exempt d’appétits carnassiers,
Ignoré d’Échidna sanglante et des Furies,
Il fût né de Cypris en des îles fleuries.
Les vierges, les vieillards devant leur porte assis
Étaient vite accourus en foule à mes récits,
Et le pain et le vin ne m’avaient pas fait faute.
Or je partais chargé des présents de mon hôte,
Et sous les oliviers, parmi les chemins verts,
J’allais d’un pas rapide, orgueilleux de mes vers.
Comme j’étais entré dans la forêt qui grimpe
Mystérieusement au pied du mont Olympe,
Je vis auprès de moi, debout sur un talus,
Un homme fier, pareil aux Géants chevelus
Que la Terre enfanta dans sa force première.
Son visage était pâle et baigné de lumière.
Il touchait de la tête aux chênes murmurants ;
À l’entour, dans les rocs penchés sur les torrents,
Les noirs rameaux touffus, en écoutant son ode,
Frissonnaient, et c’était le chanteur Hésiode.
Les âges à venir, pour nos regards voilés,
Pensifs, se reflétaient dans ses yeux étoilés ;
Les tigres lui léchaient les pieds dans leur délire,
Et les aigles volaient près de sa grande lyre.
Le devin se dressa dans les feuillages roux.
Il abaissa vers moi ses yeux pleins de courroux
Où la nuit formidable avec l’aube naissante
Se mêlait, et cria d’une voix menaçante
Qui remplissait les bois devenus radieux :
Ne fais pas un jouet de l’histoire des Dieux !
Je m’inclinai, tremblant et pâle de mon crime.
Il ajouta : Vois-tu la Nature sublime
Tressaillir ? La forêt fume comme un encens.
Les Immortels sont là sur les monts blanchissants.
Tais-toi. Laisse l’azur célébrer leur louange,
Passant, que ces vainqueurs ont pétri dans la fange,
Et qui, faible et tremblant, sans te souvenir d’eux,
Vas devant toi, soumis à des besoins hideux,
Sorti de la douleur, né pour les funérailles,
Et tout chargé du poids affreux de tes entrailles.

« La chair est triste, hélas, et j’ai lu tout les livres ». L’ennui et la velléité du poème « Brise Marine » sont aux antipodes de sa lectrice. Evodie se lance dans toute chose avec passion. Sa dernière entreprise s’appelle Afriqem (pour Afrique en miniature). Dans la vie comme dans sa cuisine, Évodie mélange les cultures, celles dans lesquelles elle a grandi et celles qu’elle croise sur sa route.

Brise marine
Stéphane Mallarmé
La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !

Belette, renard, cheval, bœuf, serpent. C’est parce que ce poème est plein d’animaux que Madeleine l’a choisi. Son bestiaire est plein de renards, hiboux, et autres animaux familiers mais farouches. Un peu comme elle.

Le soleil est devenu noir
Théophile de Viau

Un corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l’endroit où je passe,
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J’entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J’ois Charon qui m’appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s’accouple d’une ourse,
Sur le haut d’une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.

Je viens de m’apercevoir que Marine est aussi un titre de Rimbaud, le seul écrit en vers libres dans les Illuminations.

Marine
Paul Verlaine
L’Océan sonore
Palpite sous l’oeil
De la lune en deuil
Et palpite encore,
Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,
Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,
Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.

Il y a plus d’exclamations et de grandiloquence dans ce poème de Jules Laforgue que dans le texto d’un.e ado, mais Priscilla se régale en lisant des mots comme métempsychose, holocaustes vivipares, nuit fauve…

Complainte du roi de Thulé
Jules Laforgue
Recueil : « Les Complaintes »
Il était un roi de Thulé,
Immaculé,
Qui, loin des jupes et des choses,
Pleurait sur la métempsychose
Des lys en roses,
Et quel palais!
Ses fleurs dormant, il s’en allait,
Traînant des clés,
Broder aux seuls yeux des étoiles
Sur une tour, un certain Voile
De vive toile,
Aux nuits de lait!
Quand le voile fut bien ourlé,
Loin de Thulé,
Il rama fort sur les mers grises,
Vers le soleil qui s’agonise,
Féerique Eglise!
Il ululait:
« Soleil-crevant, encore un jour,
Vous avez tendu votre phare
Aux holocaustes vivipares,
Du culte qu’ils nomment l’Amour.
« Et comme, devant la nuit fauve,
Vous vous sentez défaillir,
D’un dernier flot d’un sang martyr
Vous lavez le seuil de l’Alcôve!
« Soleil! Soleil! moi je descends
Vers vos navrants palais polaires,
Dorloter dans ce Saint-Suaire
Votre cœur bien en sang,
En le berçant! »
Il dit, et, le Voile étendu,
Tout éperdu,
Vers les coraux et les naufrages,
Le roi raillé des doux corsages,
Beau comme un Mage
Est descendu!
Braves amants! aux nuits de lait,
Tournez vos clés!
Une ombre, d’amour pur transie,
Viendrait vous gémir cette scie :
« Il était un roi de Thulé
Immaculé… »

L’ouverture commerciale du Japon au milieu du dix-neuvième siècle a crée un immense engouement pour la culture nipponne (de la vaisselle aux estampes). C’est ainsi que le Haïku, le plus célèbre représentant de la poésie japonaise, est introduit en France. Les artistes n’échappent pas à cette fascination (Van Gogh) et Heredia écrit le poème « Le samouraï ».

José-Maria de Heredia
Le samouraï
D’un doigt distrait frôlant la sonore bîva,
A travers les bambous tressés en fine latte,
Elle a vu, par la plage éblouissante et plate,
S’avancer le vainqueur que son amour rêva.

C’est lui. Sabres au flanc, l’éventail haut, il va.
La cordelière rouge et le gland écarlate
Coupent l’armure sombre, et, sur l’épaule, éclate
Le blason de Hizen ou de Tokungawa.

Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,
Sous le bronze, la soie et les brillantes laques,
Semble un crustacé noir ; gigantesque et vermeil.

Il l’a vue. Il sourit dans la barbe du masque,
Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil
Les deux antennes d’or qui tremblent à son casque.

Une sieste, la meilleure chose à faire pendant une canicule (et lire ce poème )

José-Maria de Heredia
La sieste
Pas un seul bruit d’insecte ou d’abeille en maraude,
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d’émeraude.

Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s’allonge et se croise à travers l’ombre chaude.

Vers la gaze de feu que trament les rayons,
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu’enivrent la lumière et le parfum des sèves ;

Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.