Philip Larkin, l’ami malgré lui

De Philip Larkin, on n’apprendra pas l’art de se faire des amis. Peu porté à socialiser, il n’était pas vraiment pressé d’accepter les invitations à dîner.

Ought we to smile?

Perhaps make friends ?

No : in the race for seats

You’re best alone. Friendship is not worth your while

extrait du poème Autobiography at an air-station

Réservé, solitaire et insatisfait

Ce n’est pas qu’il est misanthrope, mais il a peut-être manqué de pratique avec les gens. A l’âge où un enfant socialise avec la famille étendue, les voisins, camarades d’école, Philip Larkin, lui, a grandi dans une famille stable, mais isolée. Par circonstances ou par nature, il est renfermé et solitaire.

Pour devenir son ami, il fallait faire le premier pas et les cent suivants aussi. Sa plus longue amitié est épistolaire, avec l’écrivain Kingsley Amis rencontré durant ses études à Oxford. Malgré son succès critique, il se tenait farouchement éloigné du milieu littéraire, se faisant tout aussi discret autour de ses collègues à l’université de Hull, où il était apparemment un bibliothécaire peu amène envers les étudiants.

Si on se fie à ses poèmes pour mieux le cerner, c’est un insatisfait chronique. Son plus grand malheur ? Etre né à la mauvaise époque. Il est né quarante ans trop tard pour l’insouciance hédoniste des swinging sixties. Il l’exprime franchement dans les poèmes High Windows (Fenêtres là-haut), et Annus mirabilis.

Pourquoi sa poésie me plait

Ses mots simples, mais à la versification parfaitement maîtrisée, parfois grossiers, (ce qui n’est pas étranger a son succès : « They f* you up, your mom and dad ») s’adressent directement au lecteur comme sur le ton de la conversation.

Le ton est morose et lugubre. Les poèmes pourraient lasser à force d’être déprimants, mais Larkin s’en tire parce qu’il s’exprime brièvement et sans ambages. Il ne cherche pas la sympathie et encore moins à plaire. Son espoir de jours heureux est purement statistique : sur 365 jours d’une année, il faut bien qu’il y en ait un ou deux qui ne soit pas complètement misérables… L’optimisme selon Larkin ? Une variante résignée de « vivre dans le moment présent » .

A quoi servent les journées ?

A être le séjour de notre vie.

Elles viennent, elles nous réveillent

Tant et tant de fois.

Il faudra que du bonheur s’y loge.

Où vivre, sinon dans les journées ?

Régler la question fera

Surgir prêtre et docteur

Dans leurs longs manteaux courant

Par-dessus les champs.

Résumons. Le personnage n’est pas vraiment engageant et sa poésie ne respire pas la joie de vivre, mais d’après Larkin lui-même, tout le monde s’y reconnaîtra toujours un peu. Même la plus optimiste et joviale des personnes connaîtra frustrations, échecs, malchance et malheur dans sa vie.

“I think writing about unhappiness is probably the source of my popularity, if I have any – after all, most people are unhappy, don’t you think?”
— Philip Larkin

Le poème lu par mon lecteur invité ne parle rien de tout ça au premier abord. J’avais sélectionné trois poèmes dont les deux fameux Talking in bed et This Be The Verse, mais finalement Alex a choisi le poème sur le temps dont on s’aperçoit trop tard qu’il nous a échappé.

Le poème lu par Alex

« C’est la première chose… » Un poème de Philip Larkin (traduction de Jacques Nassif ) lu par Alex en anglais et en français pour Projet Orphée
Ou vivre sinon ? Philip Larkin, traduit de l’anglais et présenté par Jacques Nassif. collection Orphée, Editions La Différence, 1994. 126 pages

This is the first thing

I have understood :

Time is the echo of an axe

Within a wood.

—————————–

C’est la première chose

que j’ai comprise.

Le temps, c’est cela :

Une hache dans un bois,

L’écho qu’elle a.

Aleksei Doiyonovich n’est pas russe et ce n’est pas son nom. Tout le monde le prend pourtant pour un russe dès qu’il met les pieds à l’étranger. J’accommode donc le monde en offrant une version simili-slave d’Alex. Oui, il faut bien l’admettre, il passerait facilement pour un spetsnaz en vadrouille s’il se mettait à porter des marinières sur pantalons kakis.

Alex lit beaucoup, de tout, depuis petit. C’est le genre de lecteur qui sait à quoi fait référence le cercle de l’enfer de Dante parce qu’il a lu la Divine Comédie, pas parce qu’il a vu Cape Fear avec Robert De Niro. Depuis notre conversation, lire Dante est le prix à payer pour regagner ma légitimité professionnelle. En tant que bibliothécaire qui ne peut pas lire tous les livres qu’elle conseille, j’argumentais qu’on pouvait très bien s’en tirer avec le contexte littéraire et culturel que la postérité a donné aux classiques. J’ai donc cité La Divine Comédie et Cape Fear avec l’assurance que personne dans la pièce ne l’avait lu.

Je parie qu’il y a un cercle spécial pour les présomptueux chez Dante, je demanderais Alex.

Habillage et montage sonore : Bureau Hertzfeld

Musique : Thomas Gresen / Good Pace. Creative Commons License

Sources : https://www.newyorker.com/books/page-turner/philip-larkin-and-me-a-friendship-with-holes-in-it

https://slate.com/culture/2004/05/reconsidering-philip-larkin.html

https://www.poetryfoundation.org/poets/philip-larkin

https://academic.oup.com/camqtly/article/43/2/120/370096

http://www.californiapoetics.org/po-chops/3885/philip-larkin-poem-xxvi-from-the-north-ship/#:~:text=%E2%80%9CThis%20is%20the%20first%20thing,simple%2C%20elegant%2C%20and%20chilling.