L’énergie contrariée d’Attila Joszef

Comme il faut savoir saisir les opportunités dans la vie, j’ai profité d’un mariage pour faire lire des poèmes d’Attila Joszef aux invités magyarophones.

On dit que le hongrois est la seule langue au monde que le diable respecte. Pour sa difficulté … diabolique ? Mais ce n’est pas seulement sa langue qui a rendu la vie difficile au poète Attila Jozsef.

Son ami Arthur Koestler, largement cité dans la préface du recueil Le miroir de l’autre, donne plusieurs explications. La première, c’est qu’Attila était pénible.

« …c’est à dire sa vie durant, il était querelleur, opiniâtre et difficile à supporter…Naturellement, nous savions tous par l’histoire de la littérature que la plupart des génies sont querelleurs, opiniâtres et difficiles à supporter, et dans nos essais et nos nécrologies nous avons accordé volontiers ces singularités de caractère. Cependant, aux tables du café de la réalité, elles nous donnaient sur les nerfs. »

La deuxième, c’est l’isolement linguistique et culturel de la langue hongroise.

« Attila József fut considéré comme un grand poète dès l’âge de 17 ans, nous savions tous qu’il était un génie et pourtant nous l’avons laissé s’effondrer sous nos yeux… Je parle de cette affaire, car elle est caractéristique de par son acuité.

Elle s’est passée dans cette Hongrie “exotique”, au milieu de ce petit peuple qui est le seul à n’avoir aucun parent de langue en Europe et qui se trouve ainsi le plus solitaire sur ce continent. Cette solitude exceptionnelle explique peut-être l’intensité singulière de son existence… et la fréquence avec laquelle ce peuple produit de tels génies sauvages. Pareils à des obus, ils explosent à l’horizon restreint du peuple, et puis on ramasse leurs éclats… Ses véritables génies … naissent sourds-muets pour le reste du monde. »

Attila Jozsef avait tout de même des circonstances atténuantes. En lisant les notes, préface, et le texte autobiographique « Curriculum Vitae (en fin d’ouvrage), je me dis que Attila Jozsef était un homme à la vie singulièrement contrariée.

Père « expatrié », puis orphelin de mère,  la misère, la faim et le labeur marquent ses années de formation. Alors qu’il n’est encore qu’au lycée, un de ses poèmes lui vaut un procès pour blasphème (et ce ne sera pas le dernier). Ça a de quoi vous rendre belliqueux, non ?

Une autre particularité d’Attila Jozsef, en plus d’avoir un prénom de conquérant qui ne fait pas dans la dentelle, c’est sa fascination pour les trains. Il a grandi près d’une voie ferrée, beaucoup de ses poèmes parlent de rails et de trains  et il s’est suicidé en se couchant sous un train qui se mettait en marche.  Dommage qu’il ne figure pas dans cette anthologie  de poésie ferroviaire (encore une contrariété posthume).

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Petite Anthologie de la poésie ferroviaire de Jean-Paul Caracalla, Editions de La table ronde, où ne figure pas Attila Jozsef

Plus que tout autre poète lu jusqu’à présent, donner à entendre ses poèmes est le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre. D’après sa biographe Marta Vago (décidément, cette préface est une vraie mine d’informations. Ce coup là, le dictionnaire mondial des littératures ne m’a pas été très utile), il « adorait dire des poèmes. Pas seulement les siens. Jamais je n’ai entendu présenter des vers d’une façon si simple, plus artiste et plus douée de sens ».

Györgyi, Mitteleuropéenne

C’est donc le moment d’introduire Györgyi Kepessy (prononcez dIeurdi) qui prête sa voix à Attila Joszef. Elle est la tante de Vincent, le jeune lecteur de William Blake qui est le petit frère de Fany, la mariée dans cet article et la lectrice d’Anna de Noailles, et de Madeleine, lectrice de poètes symbolistes français.

Györgyi est née en Hongrie, mais elle n’y a pas vécu longtemps. Ses parents ont fui le pays en 1956 (juste après la révolution ratée de Budapest) et se sont réfugiés en France où ils ont été accueillis à bras ouverts, par des châtelains qui plus est ! Ces mêmes châtelains les ont ensuite employés le temps  d’apprendre le français et de se trouver une  meilleure situation. Erzsébet s’est donc temporairement retrouvée cuisinière (elle qui fréquentait l’Opéra de Budapest plus souvent que sa cuisine) et Tibor, chauffeur (il n’avait pas le permis). Györgyi et ses frères et sœurs étaient restés en Hongrie avec leurs grands-parents puis la famille a été réunie quelques années après et s’est établie à Mulhouse.

Erzsébet (Anyu) avec sa fille Györgyi lisant un poème d’Attila Joszef en hongrois et français. Strasbourg, juillet 2015

Györgyi est enthousiaste et accepte d’emblée la proposition, même si elle s’excuse d’avance pour son hongrois hésitant, n’ayant pas l’habitude de lire un long texte en hongrois, à voix haute.

Je lui ai proposé de lire Auprès du Danube, choix qu’elle a tout de suite approuvé malgré la difficulté : c’est un long poème,  et on se trouvait à un mariage en plein juillet. Comme j’ai des manières, j’avais prévenu les mariés que j’allais solliciter quelques un(e)s de leurs invité(e)s pendant la soirée. Entre les bulles de champagne, la chaleur caniculaire et le redouté diaporama photo, on a trouvé un moment pour Jozsef Attila (nom, puis prénom dans l’ordre hongrois). Et quel moment : entendre cette voix magyare et française, alsacienne et européenne, énumérer les noms des peuples sicule, cumane, turc, tartare, roumain… qui ont tous le Danube dans les veines, c’était inoubliable -mais pas autant que le mariage de ses meilleurs amis, hein (Nicolas, Fany, si vous me lisez…).

La dernière strophe du poème :

…Moi, je veux me mettre à l’oeuvre. Cela devrait suffire / pour tout combat qu’il faille avouer le passé. / Du Danube, tout entier passé, présent et avenir, / les tendres flots viennent à s’enlacer. / Malgré le combat que se livrèrent nos défunts, / avec le souvenir, la paix saura les rejoindre. / Arranger enfin nos affaires en commun, / c’est notre tâche, et non la moindre.

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En bonus, le même poème lu (crié, éructé, chevroté) par le comédien Denis Lavant, extrait du livre album « A coeur pur : poésie rock ». Traduction de Kristina Rady, Musique de Serge Teyssot-Gay.

Les bonus font des petits , en voila un autre (merci à Maryll Maizer pour me l’avoir signalé) : Noir désir et sa version de Ce n’est pas moi qui clame (j’en ai encore des frissons)

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Le miroir de l’autre / Attila Jozsef. Choix, traduction du hongrois et présentation de Gabor Kardos. Orphée, La différence, 1997. 192 p.

Image Attila Joszef, par Vince Korda. Paris, 1927. Musée littéraire Petofi, Budapest.